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Éliane lissa de la main la lettre froissée, usée au point que le papier en était devenu pelucheux. L’encre s’effaçait par endroits. La jeune fille serra les poings. Elle avait bien trop attendu ! Une chance pareille ne se représenterait jamais, elle le savait. Peu importait ce que pensaient ses parents. L’air avare de Mens leur avait rétréci l’esprit. Elle appuya son front contre la vitre de sa chambre, rêvant qu’à travers, elle contemplait les rues d’Yspareille, grouillant d’une foule animée. Elle se représentait déjà la devanture de sa future boutique. La Boîte à bijoux. Elle la peindrait en vert pâle ou peut-être en gris. De l’autre côté de la rue, un chat détala en hurlant. Ramenée à la réalité, Éliane recula comme si la boue de l’extérieur avait pu l’atteindre. Mens ne possédait que deux avenues pavées. Les autres baignaient dans une fange entretenue par les écoulements perpétuels des rivières souterraines. Qui aurait désiré passer sa vie ici ? Certainement pas elle. Depuis aussi loin que remontaient ses souvenirs, elle rêvait de la ville aux vingt tours. Aussi, lorsque Yvain, son ami d’enfance, lui avait annoncé son départ, elle lui avait remis en cachette un échantillon de ses plus récentes créations. Deux paires de boucles d’oreilles au délicat motif de campanule, un collier de perles minuscules serties en résille, un bracelet ciselé, une bague… Son père aurait eu une attaque devant la somme que les bijoux représentaient. Par chance, il lui avait abandonné depuis longtemps la gestion des stocks et l’inventaire. Éliane se chargeait aussi de la comptabilité. Un soupçon de remords l’effleura. Comment se débrouillerait-il quand elle serait partie ? Elle chassa la contrition d’un geste agacé du poignet. Il n’aurait qu’à engager un apprenti, le vieux rapiat ! Il n’avait déjà que trop profité de ses services gratuits.

Elle replia la lettre avec soin et la glissa dans la doublure de son manteau. Elle aurait pu la réciter par cœur tant elle l’avait lue et relue. La première fois qu’elle avait vu le B et le J majuscules entrelacés, son cœur avait cessé de battre. Broger et Jailloux, le plus grand bijoutier d’Yspareille ! Elle n’avait pas osé rêver si haut. Pourtant, c’était bien son nom qui figurait en tête de la missive, suivie d’une proposition d’embauche dans l’un de leurs ateliers. Elle sourit en boutonnant son manteau. Elle savait posséder un certain talent. Des doigts de fée, disait sa mère, et son père la reprenait : on ne parlait pas des surnaturels à l’abri des remparts de Mens. Pourtant, il n’existait aucune commune mesure entre les compliments de gens qui la connaissaient pour la plupart depuis l’enfance et la reconnaissance d’un véritable professionnel. Elle ne pouvait pas manquer cette chance.

Elle traversa la boutique familiale plongée dans une morne pénombre. Comment mettre des bijoux en valeur à la chiche lumière de la vitrine ? Depuis son enfance, Éliane entendait parler d’un projet de deuxième tour à Mens. Mais les miroirs qui devraient la couronner coûtaient une fortune. La municipalité n’en avait pas les moyens. Pas plus que de faire paver les rues. Éliane grimaça en posant sa botte dans la boue. À Yspareille, il existait des trottoirs pour protéger les piétons. Elle se redressa, aspira une bouffée d’air au parfum de choux bouilli et pressa le pas. Elle devait arriver à l’agence avant la fermeture.

***

Un carillon aigrelet se déclencha quand Éliane poussa la porte. Elle retint l’envie de s’essuyer la main sur son manteau. L’endroit ne payait pas de mine. Une épaisse couche de poussière brouillait les vitres, cachant à moitié l’enseigne. Un seul bureau se dressait face à deux chaises branlantes. La boule lumineuse posée dessus n’éclairait guère plus loin que le visage de l’employé.

— Que puis-je pour vous ? s’enquit celui-ci d’une voix fatiguée.

Éliane s’assit avec précaution sur celle des deux chaises qui lui sembla la moins susceptible de s’écrouler sous son poids.

— Je dois me rendre à Yspareille.

L’homme releva la tête au son de sa voix. Il la dévisagea de haut en bas sans souci de discrétion. Ses yeux cerclés de rouge comme ceux d’un lapin roulaient dans leur orbite.

— Combien de personnes ?

— Je voyage seule.

La lèvre supérieure de l’employé, tachée d’encre, tressauta de façon visible. Il joignit le bout de ses doigts pour déclarer :

— Voilà qui n’est guère prudent.

— Je paie votre agence pour assurer ma sécurité.

— Certes, certes… Toutefois, prenez en considération que nous sommes une petite agence… Par conséquent, le niveau de protection que nous garantissons à nos clients n’est pas le même que dans les grandes caravanes.

— Vos tarifs non plus.

Un rictus de désapprobation dévoila les dents jaunies de l’homme. Il plongea le nez dans l’un des cahiers à la reliure défraîchie qui couvraient son bureau.

— Je vous aurai avertie… Il me reste une place pour le départ de demain.

— Demain ?

— Le prochain aura lieu le mois suivant.

— Demain, alors. Cent quatre-vingts aurins ?

— Deux cents.

— Mais…

— Les créatures de l’ombre sont agitées en ce moment. Nous devons renforcer notre armement. Pour votre sécurité, ajouta l’employé avec un rictus obséquieux.

Éliane crispa la main sur la bourse pendue à sa ceinture. Elle n’était guère en position de discuter et l’autre le savait. Il ignorait en revanche qu’elle comptait davantage sur elle-même que sur l’escorte pour se défendre. Elle n’était pas née de la dernière pluie. Les passeurs représenteraient autant un danger pour sa vertu que les créatures des ténèbres. Ils risquaient d’être surpris de la réception. Elle compensait sa réelle fragilité par une ingéniosité supérieure dans la mise au point d’armes de défense.

— Une partie maintenant, le reste à l’arrivée ? marchanda-t-elle.

— Les armes s’achètent à l’avance.

— Je doute que le chef caravanier s’y prenne la veille pour le lendemain. Que je vienne ou pas ne fera guère de différence, n’est-ce pas ?

L’employé la fixa de ses yeux chassieux, la bouche entrouverte. Ses doigts aux ongles sales pianotaient nerveusement sur le cahier.

— J’y peux rien, déclara-t-il en haussant les épaules. La règle, c’est la règle. Si vous n’avez pas payé, vous ne partez pas.

Éliane se retint de lui rétorquer qu’il existait d’autres agences. Elle les avait toutes faites avant d’atterrir dans ce taudis. Deux cents aurins demeuraient une somme compétitive. Ils représentaient également la totalité de ses économies. Elle loucha en direction des noms tracés sur le cahier. Avec un peu de chance, il y aurait dans la caravane une ou deux dames à qui vendre ses créations.

— Décidez-vous mademoiselle, je vais bientôt fermer.

À regret, Éliane aligna les pièces sur le bureau.

— Il me faudra un reçu.

L’homme gribouilla la somme sur un morceau de papier qu’il tamponna et signa à la va-vite. Son billet pour une nouvelle vie, songea Éliane en le glissant dans sa bourse soudain légère. Il avait bien piètre mine. Mais qu’importait le flacon : à Yspareille, elle oublierait bien vite les difficultés du voyage.

***

— Éliane, c’est une folie.

— Tu n’arriveras pas vivante à Yspareille !

— Puis si tu pars, qui reprendra la bijouterie ?

Debout devant l’échoppe familiale, la jeune fille se retourna pour contempler ses parents. Des cheveux filasse dépassaient de la coiffe de sa mère. Son père tenait son ventre à deux mains, comme pour l’empêcher de lui tomber sur les pieds. Comment pouvait-elle être leur fille ? La vitrine maculée de boue lui renvoyait l’image d’une femme à peine sortie de l’enfance, fine et délicate, aux traits ciselés comme un chef-d’œuvre d’orfèvrerie. « Ma poupée », aimait l’appeler sa mère. Si elle était une poupée, l’extérieur de porcelaine cachait une structure en acier trempé. Elle refoula l’envie de se jeter à leur cou. Ce n’était pas le manque d’affection qui se dressait entre eux, mais une profonde incompréhension. Incompatibilité de caractère, divergences de but : si elle ne partait pas, ils finiraient par se déchirer.

— Ne vous inquiétez pas pour moi. Je vous enverrai des nouvelles d’Yspareille. Quant à la bijouterie, vous trouverez sans mal un apprenti !

Elle plaignait d’avance la pauvre fille ou le pauvre garçon forcé de travailler sous la férule de son père, aussi avare de son or qu’il était prodigue du temps des autres. La paie serait en proportion inverse du travail demandé. Autre point de divergence entre eux : elle travaillait pour la beauté de l’art, eux pour l’or. Éliane souleva le sac de cuir posé à ses pieds et, sur un dernier signe de la main, partit sans se retourner. Ils ne comprendraient jamais l’ambition qui l’animait. Créer les bijoux les plus élégants, les plus audacieux, les plus compliqués. Qui aurait l’occasion de les porter, ici ? Une fine poussière brune recouvrait déjà ses bottes de voyage. Elle brossa son pantalon d’un geste machinal. Elle se sentait mal à l’aise dans ces vêtements de toile grossière qu’elle n’avait pas l’habitude de porter. Pourtant, elle devrait bien s’y résigner pour les trois semaines à venir. Nul ne se promenait dans les ténèbres en robe de bal. L’épicière qui levait son rideau de fer haussa les sourcils à son passage. Son départ tiendrait le premier rang dans les sujets de conversation pour les mois à venir. Ce qu’elle détestait les cancans ! Yvain lui avait raconté qu’à Yspareille, il y avait tant de monde que personne ne se souciait des agissements de son voisin. Une attitude à double tranchant. Mais elle était jeune et jolie, du bon côté de la lame. Elle s’en sortirait.

Elle longea les rues encore endormies jusqu’à la porte nord. Le rendez-vous des caravaniers avait été fixé dans une auberge extérieure aux remparts. Elle savait ce que cela signifiait : ils employaient des surnaturels. Un frisson d’anticipation descendit sa colonne vertébrale. Les seuls surnaturels qu’elle ait jamais vus étaient des nains, venus négocier leur métal en ville par dispense spéciale. Elle n’avait qu’une idée vague de l’aspect que pouvaient revêtir les djinns, les nymphes, les pixies et autres fils et filles des ténèbres. On lui avait toujours enseigné que tout non humain présentait un danger potentiel. Mais elle avait tendance à ne croire que ce qu’elle avait vérifié de sa propre expérience. Elle remonta le sac sur son épaule à l’abord de la porte, s’efforçant de prendre l’air assuré.

— Où va une belle fille comme toi de si bon matin ? s’enquit l’un des gardes, un lourdaud aux vêtements froissés.

Elle grinça des dents au tutoiement trop familier et se contenta de lui brandir le papier de l’agence sous le nez.

— Les caravaniers ? Ils ne feront de toi qu’une bouchée, s’exclama le second garde.

— Je sais me défendre.

Elle porta sur eux le regard qu’elle avait spécialement travaillé à l’attention des mauvais payeurs et des fournisseurs indélicats. Le lourdaud se racla la gorge, puis repoussa le papier du dos de la main.

— C’est bon. Après tout, ce qu’on en dit…

Éliane avait déjà dépassé le seuil. Au-delà du halo de lumière projeté par la tour s’étendaient les ténèbres. Elle resserra le col de sa veste. L’auberge du Lion d’or se dressait à quelques pas de là, au bout d’un sentier cabossé. Une rangée de cinq chameaux attendait devant. La jeune fille grimaça. Elle aurait dû se douter que l’agence n’avait pas de quoi se payer des chevaux. Deux jeunes hommes s’affairaient autour des montures. Quand le plus proche se retourna, elle vit que deux cornes recourbées ornaient son front. Elle se cramponna plus fort à la poignée de son sac. Peu importaient les difficultés du chemin. Son destin l’attendait au bout.

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