3 2. À TRAVERS LES TÉNÈBRES

Un homme corpulent, pourvu d’une abondante barbe bouclée, s’avança dans sa direction alors qu’elle approchait.

— Éliane Roche, je présume. Je suis Bastien Richard, responsable de caravane. Nous n’allons pas tarder à partir. Êtes-vous déjà montée à dos de chameau ?

— Non, mais je m’y ferai.

— Bien, bien. Confiez vos bagages au jeune homme blond, là-bas. Il s’appelle Ilan. Lui et Capricorne sont mes assistants.

Éliane retint un sourire devant la formule pompeuse qui désignait un homme à tout faire. Elle changea son sac de main.

— Je n’ai que ça, je préférerais le garder avec moi.

Le barbu ouvrit de grands yeux.

— Moi qui croyais que les femmes ne savaient pas se déplacer sans un minimum de dix malles !

Celles qui en ont les moyens, peut-être, songea Éliane. Pour sa part, le prix du voyage avait épuisé ses fonds. Quelques échantillons et deux tenues de rechange constituaient toutes ses possessions. Sa véritable fortune se situait ailleurs : au bout de ses doigts agiles, au fond de ses yeux attentifs. Elle aurait bien le temps de s’équiper à Yspareille. Pourquoi se mettre en frais pour les créatures des ténèbres ?

— Vous n’êtes que trois ? releva-t-elle.

— Ilan et Capricorne sont d’excellents passeurs d’ombre. De plus, nous sommes armés. Enfin, il faut compter avec Ferdant.

Le maître caravanier accompagna sa dernière déclaration d’une caresse affectueuse sur le crâne de l’énorme chien qui venait de surgir derrière lui. L’un des trois crânes, corrigea Éliane, qui s’efforça de sourire comme si elle avait l’habitude de croiser tous les jours des chiens à trois têtes aussi gros qu’un âne.

— Ne vous en faites pas, nous vous emmènerons à bon port.

Éliane hocha la tête. Le poids de la bourse contre sa hanche la rassurait davantage que les discours du caravanier. Elle le salua d’une courte inclinaison du buste et s’approcha d’un chameau. Celui-ci sentait aussi fort que ses congénères en avaient la réputation.

— Puis-je vous aider ?

Le jeune homme blond lui souriait de toutes ses dents blanches. Il devait avoir du succès auprès des filles, songea-t-elle, avec son visage d’ange et son corps musclé par une vie à la dure. Elle battit des paupières et le regretta aussitôt. Elle n’était pas là pour flirter. C’était le meilleur moyen de s’attirer des ennuis. Elle brandit son sac devant elle comme un bouclier.

— Merci, j’attends juste le départ.

— Vous voyagez léger.

— Je n’aime pas m’encombrer.

Le chameau broncha au même moment, lui arrachant un sursaut de frayeur. Le passeur éclata de rire.

— Biscotte est très gentille, Mademoiselle, ne vous inquiétez pas.

— Biscotte… ?

— C’est Ilan qui a choisi les noms, intervint une voix aux intonations rauques.

Éliane se tourna avec prudence vers le nouvel arrivant. Ne pas le dévisager trop ouvertement, même s’il s’agissait du premier surnaturel qu’elle rencontrait. Ou demi-surnaturel : le seul signe extérieur qu’il arborait de son ascendance était la paire de cornes sur son front. Pour ce qu’elle en savait, les véritables faunes possédaient également des jambes de bouc. Le passeur, lui, se tenait debout sur deux jambes bien humaines, aux cuisses larges sous le pantalon de toile. Personne ne l’eut qualifié de beau ; il possédait pourtant une présence supérieure à celle de son charmant collègue. Quelque chose dans sa stature, peut-être, dans la façon qu’il avait de se tenir droit, les épaules rejetées en arrière. Ou peut-être était-ce son visage aux traits mobiles, éclairé de larges yeux dorés au-dessus d’un long nez. Éliane reporta son attention sur le chameau. Ne pas le fixer, s’était-elle promis.

— Ma foi, c’est un nom… charmant, reconnut-elle. Elle semble tout de suite moins imposante. Ces chameaux vous appartiennent ?

— Non, mais c’est Ilan qui les a dressés. Il a un excellent contact avec les animaux.

Comme pour prouver les dires du demi-faune, la chamelle vint soudain nicher son menton dans le creux de l’épaule du jeune homme. Celui-ci se mit à rire tandis qu’Éliane réprimait une grimace. Elle espérait que sa monture ne lui témoignerait pas semblable affection. La bave de chameau avait l’air particulièrement gluante.

— Les garçons ! héla le maître caravanier.

D’autres voyageurs approchaient. Un homme au visage en lame de couteau marchait en tête, flanqué d’une femme aussi replète qu’il était maigre. Une adolescente boutonneuse les suivait d’un air maussade. Un vieillard chargé d’un sac à dos trois fois plus large que lui fermait la marche.

— Nous allons pouvoir partir ! annonça gaiement Ilan.

La chamelle souffla bruyamment par les naseaux. Éliane jeta un dernier regard aux remparts de Mens. L’aventure commençait.

Éliane se laissa glisser à bas de sa monture et inspira une bouffée d’air sec et froid. Ilan lui tendit un mouchoir imbibé d’une lotion parfumée, qu’elle refusa d’un signe de tête.

— Je vais marcher, articula-t-elle entre deux nausées.

— Il ne faudrait pas nous retarder, intervint l’homme au visage en lame de couteau.

— Le bac n’est plus très loin, le rassura le maître de caravane. Nous y serons bientôt.

Un bateau ne pouvait pas la rendre plus malade que le pas d’un chameau, tenta de se rassurer Éliane. Ilan lui adressa un clin d’œil malicieux.

— Venez à l’arrière avec nous. Le chemin passe plus vite en bonne compagnie.

Il ne doutait de rien, songea Éliane, amusée. Néanmoins, il avait raison sur un point : elle se sentirait bien plus rassurée entre les deux passeurs d’ombre que seule à côté de sa monture. Surtout après le traitement que cette dernière venait d’infliger à son estomac. Les épées qu’arboraient les jeunes hommes formaient un faible, mais concret, rempart contre l’obscurité. Le maître caravanier, à l’avant, portait un bâton de lumière. Ilan tenait le second. Entre les deux, les voyageurs baignaient dans une pénombre froide. Seul le chien à trois têtes allait et venait comme s’il pouvait voir dans le noir. Éliane regrettait de ne pas avoir emporté de vêtements plus chauds. Elle n’avait pas imaginé que les Terres Noires seraient aussi glaciales. Sur la surface plane de la lande, le vent soufflait avec une rage décuplée.

— Vous allez rejoindre quelqu’un, à Yspareille ? interrogea Ilan dès qu’elle se fut portée à sa hauteur.

— Un employeur.

— Quel est votre métier ?

Les taches de rousseur qui piquetaient les joues du passeur ressortaient sous l’éclairage du bâton-lumière. De l’autre côté, Capricorne demeurait plongé dans l’ombre, son expression impénétrable. Éliane ne percevait que sa voix grave, de temps à autre, dans la conversation menée par Ilan. Elle apprit qu’ils exerçaient le métier de passeur depuis trois ans. Ils avaient grandi ensemble à Mont-de-fer, la seule ville à accepter les surnaturels, et avaient toujours rêvé d’explorer les Terres Noires.

— Nous aurons notre propre caravane, plus tard, se vanta Ilan.

— Et tu dirigeras une troupe de cent chameaux, le taquina Capricorne.

— Mieux que des chameaux !

— N’est-ce pas éprouvant de passer sa vie dans le froid et l’obscurité ? intervint Éliane.

— Au contraire ! Nous y sommes libres.

Éliane se mordit la lèvre. Elle n’avait pas songé que Capricorne n’avait guère le choix, pour sa part, sauf à demeurer toute sa vie à Mont-de-fer. D’ailleurs, elle partageait l’avis d’Ilan quant au côté étouffant des petites villes. Mais ce serait différent à Yspareille. Une cité de cette taille ne pouvait se plier aux règles tatillonnes qui rythmaient la vie de Mens. Du moins, elle voulait le croire. Se calant sur le pas de ses compagnons, elle se laissa bercer par le rythme familier de la conversation. Elle s’amusait de l’enthousiasme du passeur blond, de l’humour pince-sans-rire de son compagnon cornu. À cette allure, elle en oublia vite son estomac autant que ses muscles raidis par la marche. Il lui sembla que quelques grains de sable seulement s’étaient écoulés lorsqu’ils parvinrent au bac.

Un être de feu les y attendait, assis sur un ponton de pierre. Les flammèches qui couraient sur sa peau brune repoussaient les ténèbres à plusieurs mètres autour de lui. Éliane le contempla, songeuse. Les surnaturels possédaient, davantage que les humains, les moyens de lutter contre l’obscurité. Peut-être Ilan avait-il raison : les citadins s’étaient enfermés dans leurs propres prisons, abandonnant la lande aux créatures libres. Surprenant son regard, l’efrit lui adressa un sourire lubrique. Elle se réfugia d’instinct derrière Capricorne. Les génies du feu n’avaient pas bonne réputation. On les disait menteurs, cruels et inconstants. Pourtant, la caravane ne pouvait éviter celui-là, lui expliqua Ilan : il détenait le monopole sur le passage du gué.

— Je croyais que les efrits craignaient l’eau.

— C’est réciproque, expliqua Capricorne : ils tiennent ainsi les créatures aquatiques à bonne distance. Sans le passeur, nous ne traverserions pas vivants.

Éliane frissonna à la vue de l’eau sombre, aussi lisse et étale que de la poix. Elle n’avait aucune envie de savoir ce qui se cachait dessous.

— Les voyageurs d’abord ! appela l’efrit d’une voix crépitante.

Le maître caravanier lui glissa quelques pièces d’or alors qu’il tirait la barge le long du ponton. Plate et ronde, celle-ci évoqua à Éliane une assiette géante. Elle espérait ne pas figurer au menu. La famille s’installa d’abord, puis le vieil homme avec le maître caravanier. Éliane demeura entre ses deux chevaliers-servants, place qui lui convenait parfaitement au vu des regards enflammés que lui lançait l’efrit. Les chameaux grommelèrent en les voyant s’éloigner. Ferdant, assigné à leur garde, leur adressa un grondement d’avertissement.

Éliane se tassa d’instinct contre le demi-faune. Il sentait la terre fraîche, songea-t-elle vaguement, l’herbe froissée et un troisième parfum qu’elle ne parvenait pas à identifier. En face d’elle, la femme replète murmurait frénétiquement des prières. Sa fille se cramponnait au pendentif qu’elle portait au cou – un bijou de très mauvaise qualité, ne put s’empêcher de noter Éliane. Le maître caravanier scrutait l’eau tout en jouant avec le manche de son poignard. Les flots s’écartèrent devant la barge dans un froissement de draps mouillés.

Résolue à ne pas regarder le fleuve, Éliane conserva le regard baissé sur ses bottes, couvertes d’une fine poussière cendreuse. Elle se demanda si celles de Capricorne, juste à côté, cachaient des sabots, puis, honteuse, refoula bien vite cette question futile. Pour s’occuper l’esprit, elle dressa une fois de plus en esprit les plans de sa future boutique, qu’elle entreprit de meubler du sol au plafond. Elle en était aux présentoirs à bijoux lorsqu’une gerbe d’eau jaillit à côté d’elle. L’adolescente au collier de pacotille hurla. Ilan se précipita à plat bord.

— Capricorne !

Le demi-faune avait disparu, emporté par-dessus bord. L’efrit jura, se leva d’un bond qui fit tanguer la barge. Une boule lumineuse jaillit de ses mains. Elle s’éteignit rapidement sous l’eau, mais Éliane avait eu le temps d’apercevoir la silhouette d’une femme à queue de poisson, dont les bras s’enroulaient étroitement autour du cou du passeur d’ombre. Ilan ôtait déjà sa veste.

— J’y vais !

— Tu n’as aucune chance ! le retint le maître caravanier.

Éliane plongea la main au fond de sa bourse. Si son joujou fonctionnait correctement, ils avaient peut-être encore une chance, à condition de faire vite.

— Il me faut une nouvelle boule de feu ! cria-t-elle à l’efrit.

Celui-ci n’hésita pas un instant. Les habitants des ténèbres avaient de toute évidence développé des réflexes bien plus rapides que les citadins à l’abri de leurs murailles. Une seconde salve lumineuse s’enfonça dans l’eau, illuminant le visage de la créature aquatique. Celle-ci retroussa ses lèvres sur une double rangée de dents pointues. Éliane brandit son arme à bout de bras. Elle disposait d’un battement de cœur à peine pour ajuster son tir avant que l’obscurité ne recouvre l’inégal combat. Pas le temps d’hésiter. Elle aligna la tête grimaçante et appuya sur la détente. Un coup de tonnerre retentit. L’odeur caractéristique du silex chaud mêlé à la poudre lui chatouilla les narines. Sous l’effet du recul, la jeune fille manqua tomber. Le canon de poche, brûlant, lui tomba des mains tandis que l’efrit envoyait une troisième boule de feu. Une flaque de sang se formait à la surface de l’eau. Le sang de qui ?

L’adolescente hurla de nouveau quand une main s’agrippa au rebord de la barge. Le maître caravanier l’obligea à se rasseoir d’une poigne ferme. Ilan aidait déjà son ami à se hisser à bord. Celui-ci avait encore les bottes au-dessus de l’eau quand l’efrit lança une puissante flamme. L’embarcation se trouva propulsée à vive allure en direction de la berge opposée. Éliane se jeta à plat ventre pour ne pas perdre l’équilibre. Elle ramassa son arme et l’enroula dans un mouchoir pour ne pas se brûler. Sa chaleur avait quelque chose de rassurant.

Des sifflements de colère suivirent le trajet de la barge. L’eau lisse du fleuve se troublait de remous nébuleux. Personne ne se fit prier lorsque l’efrit, ayant échoué la barge sur le rivage, leur fit signe de descendre le plus vite possible. Éliane piétina un terrain vaseux aux remugles de décomposition. Un arbre noir se dressait à sa lisière. Elle l’évita avec soin : les plantes de l’ombre étaient aussi dangereuses que ses habitants. L’efrit les guida jusqu’à un surplomb rocheux et sec.

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Les Passeurs d'ombre, l'intégrale de la saison 1© 2013 par Anne Rossi, Numeriklivres. Tous droits réservés.

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